سيّدة العقربي : وضع تونس اليوم يجعلنى فخورة بانتمائى لنظام بن علي


 Entretien exclusif avec Saïda Agrebi : « Non, je ne regrette pas d’appartenir au régime Ben Ali »



Je ne suis ni un diable ni une sainte, déclare Saïda Agrebi, figure controversée et féministe de l’ancien régime. Après plusieurs tentatives, nous avons fini par la retrouver quelque part en France, où elle vit chez son frère, un chirurgien. Elle a mis trois mois avant d’accepter de nous recevoir. L’ancienne présidente de l’OTM n’a rien perdu de sa verve. Cordiale et bienveillante au départ, elle nous a parue nostalgique et un peu arrogante à la fin de l’interview. Un défaut qu’elle compense avec son sens de l’ironie et sa rapidité dans la réplique. Je garde pour moi mon opinion sur Saïda Agrebi et à chacun des lecteurs de se faire sa propre opinion, et de comparer avec les nouvelles figures du féminisme postrévolutionnaire : Sihem Badi, Meherzia Labidi et Sonia Ben Toumia !



Entretien exclusif avec Saïda Agrebi : « Non, je ne regrette pas d’appartenir au régime Ben Ali »
« On ne peut pas être heureuse lorsqu’on constate la rapidité avec laquelle la Tunisie s’est effondrée. » 

« En gelant mon compte bancaire, on croyait mettre la main sur le trésor de la République ; il n’y avait que 14 mille dinars ! » 

« Sur le compte de l’OTM, j’ai laissé la somme d’1 milliard 220000 dinars. » 

« Je défie quiconque prouvera que j’ai acquis le moindre mètre carré ou le moindre bien immobilier après 1987 ». 

« J’ai quitté la Tunisie de la façon la plus légale et je n’ai jamais cherché à m’enfuir clandestinement ». 

« La Justice française, qui a décidé ma non-extradition le 4 juillet 2012, m’a réhabilité dans tous mes droits ». 

« Ne reprochez pas à une femme de ma génération d’avoir été plus nationaliste que démocrate ». 

« C’est grâce à Bourguiba que j’ai été la première femme tunisienne à faire des études postuniversitaires dans les meilleures universités américaines ». 

 » Lorsque je vois l’état de mon pays aujourd’hui, je ne regrette absolument pas d’avoir appartenu à ce régime ». 

« Mon influence, je ne l’ai jamais employée pour brimer, offenser ou détruire mais pour construire, servir et secourir les opprimés et les laissés pour compte ». 

« Mes relations avec le palais de Carthage n’ont pas commencé avec le président Ben Ali et son épouse, mais avec Madame Wassila Bourguiba ». 

« Dans tout ce que j’ai fait en 50 ans de patriotisme, de militantisme et de vie publique, j’ai sans doute commis quelques erreurs, subi quelques tentations ». 

« Lorsqu’il y aura un Etat de droit et une véritable justice indépendante, je reviendrai inshallah dans mon pays. » 

« En tant que députée et destourienne, j’assume ma part de responsabilité. »
 
  
  
Tunisie Secret– Depuis des mois, comme d’autres journalistes tunisiens et étrangers, nous avons eu beaucoup de mal à vous contacter. Déjà pour vous situer géographiquement, ce n’était pas du tout facile. On vous a cru installée tantôt en Egypte, tantôt en Turquie, en Italie et en France. Pourquoi vivez-vous cachée et pourquoi évitez-vous les journalistes ? 

Saïda Agrebi– On avait même dit que je vivais au Brésil ! Il est vrai que j’ai beaucoup voyagé, y compris dans les pays que vous citez. Mais là où j’ai été, c’était sur invitation officielle, totalement prise en charge par les instances organisatrices, pour participer à des congrès où l’on me reconnait encore quelque compétence et une expertise à transmettre. Je vous rappelle que je suis membre élue de plusieurs ONG internationales, qui s’occupent de la promotion et de la défense des droits de la femme, de la famille et de l’enfance. Pour le Brésil (décembre 2012), par exemple, j’ai participé, en tant que vice-présidente élue de l’Organisation Mondiale de la Famille, au 8éme Sommet mondial  de l’OMF, une ONG onusienne qui est présidée par la brésilienne docteur Deisi Kusztra, élue tout comme moi. Pour la Turquie (janvier 2013), c’était un sommet international sur la famille et les politiques sociales placé sous le haut patronage du Premier ministre Turc, où j’ai été sollicitée es-qualité, à donner une conférence sur les droits des familles dans le  contexte mondial actuel. Nous étions sept intervenantes internationales, sélectionnées pour présenter une communication. C’est pour vous dire que je ne vis pas cachée, même si le proverbe français enseigne que pour vivre heureux vivons cachés. Je ne suis ni heureuse ni cachée. On ne peut pas être heureuse lorsqu’on constate la rapidité avec laquelle la Tunisie s’est effondrée. Je ne peux pas être heureuse lorsque je vois que l’incroyable, l’absurde est arrivé dans un pays qui était à l’avant-garde du modernisme, de l’émancipation de la femme, de l’éducation pour tous, de la prospérité économique, de la culture numérique, de la paix civile et de la sécurité. 
   
TS– Vous avez pourtant tout pour être heureuse. De l’argent à l’étranger, une résidence au Brésil et une autre en France, vous voyagez partout dans le monde… 

Saïda Agrebi– Je viens de vous dire que là où j’ai été, c’était sur invitation officielle avec prise en charge des frais de voyages et de séjours. Je vois que vous êtes encore intoxiquée par cette odieuse campagne de désinformation qui a été menée contre moi dès janvier 2011, notamment par ma vice présidente, mes trésorières et quelques autres malintentionnées pour prendre la relève et s’approprier le patrimoine important en matériel, véhicules et comptes bancaires bien fournis.  Depuis que j’ai quitté mon pays, je vis en France, chez mon frère, qui est docteur en médecine et chirurgien, installé dans ce pays depuis des lustres. Même si je suis libre de mes mouvements, il est vrai que je ne m’aventure pas dans certains quartiers parce que je ne suis pas à l’abri des réactions malveillantes de personnes qui ont gobé toutes les horreurs qui ont été colportées sur moi, comme par exemple l’argent du peuple que j’aurai mis à l’étranger, la résidence au Brésil et en France, ainsi que d’autres calomnies du même genre. Non Mademoiselle, je n’ai aucun compte à l’étranger, à l’exception d’un compte personnel en Tunisie, qui a été d’ailleurs arbitrairement gelé en août 2011. On croyait mettre la main sur le trésor de la République ; il n’y avait que 14 mille dinars ! En revanche, sur le compte de l’OTM, j’ai laissé la somme d’1 milliard 220000 dinars, constatée par expertise comptable, qui était destinée à la construction d’un foyer pour les étudiantes de condition sociale défavorisée. Le projet était finalisé et on devait entamer la construction début 2011. Cette somme vient de dons de particuliers, d’adhésions de nos milliers de membres à l’intérieur et à l’extérieur du pays, de soutien de personnalités philanthropes a leur tète le président Ben Ali ainsi que des recettes de nos activités caritatives, associatives et culturelles telles que la vente de nos publications et l’organisation de galas et de bazar de solidarité, comme cela se fait partout dans le monde. J’ai fait la même chose pour construire le siège de l’ATM en 1995, le Centre de solidarité aux mères dans le besoin, en 1997, et le Centre pour les enfants handicapés, en 1999. Puisque vous parlez d’argent, laissez-moi vous dire qu’en 1987, j’ai renoncé à mon poste de fonctionnaire international, en tant que directrice au sein de l’Organisation Arabe du Travail, organe de la Ligue des Etats Arabes, basée au Caire ensuite à Bagdad, où je touchais l’équivalent de 5000 dinars par mois, pour réintégrer après 11 ans de travail à l’OAT  la fonction publique, plus exactement le Planning familial, avec un salaire de 500 dinars par mois. 
  
TS– A part votre compte bancaire dont vous venez de parler, vous avez quand même un salon de thé à El-Menzah, une salle de fête à l’Ariana et une villa à Hammamet ? 

Saïda Agrebi– Oui, je sais. Vous oubliez aussi mon « palais dans les Jardins de Carthage », que le président Ben Ali m’a offert, et ma résidence balnéaire à Djerba. Ne me laissez pas regretter d’avoir accepter de vous recevoir. Il me semblait que votre journal était plus sérieux et plus objectif que certains autres médias. Comme 75% des Tunisiens, je suis en effet propriétaire de mon domicile à l’Ariana, que j’ai acquis en 1986, lorsque j’étais fonctionnaire international. Et comme beaucoup d’autres Tunisiens, j’ai acquis en 1977 un lot de terrain que je n’ai pu construire que 10 ans après. C’est tout ce que je possède et je défie quiconque prouvera que j’ai acquis le moindre mètre carré ou le moindre bien immobilier après 1987. D’ailleurs, le ministère des Domaines de l’Etat le sait pertinemment. Pour les Jardins de Carthage, la liste des bénéficiaires a été publiée sur internet, y avez-vous trouvé mon nom ? Ce que beaucoup ignorent en revanche, c’est qu’en 2007, avec mes frères et sœurs, nous avons fait don de notre magnifique maison familiale à Ezzahra, que nous avons transformé grâce au soutien  philanthrope et volontaire en édifiant une mosquée non loin de la mer. 

TS– Mais alors, qu’est-ce qu’on vous reproche exactement ? Pourquoi avez-vous fui la Tunisie ? Pourquoi y a-t-il eu un mandat d’Interpol contre vous ? 

Saïda Agrebi– Contrairement à tout ce qui a été dit, j’ai quitté la Tunisie de la façon la plus légale et je n’ai jamais cherché à m’enfuir clandestinement. Il n’y avait aucune action en Justice à mon encontre, ce que le ministère de l’Intérieur avait d’ailleurs publiquement confirmé à l’époque. En février 2011, on avait diffusé sur facebook la photo de Saïda Agrebi déguisée en handicapée sur une chaise roulante, portant le voile, et refoulée à l’aéroport de Tunis. Que de mensonges et d’intoxications ! Les occidentaux ont inventé Internet pour faciliter la communication et la diffusion du savoir dans le monde. Certains utilisent cet outil numérique pour diffuser les basses calomnies, les appels à la vengeance et les propos infâmes inventés, qui offensent la morale la plus élémentaire. La photo en question était évidemment un faux. Après avoir restitué mon passeport diplomatique en avril 2011, j’ai fait une demande de passeport ordinaire auprès du commissariat de l’Ariana. Ce droit obtenu, j’ai fait une demande auprès du Consulat de France pour un visa d’un mois, pour rendre visite à mon fils sous traitement cardiaque. A la grande stupeur de certains, la France m’a accordé un visa Schengen de quatre ans. Le 30 juillet 2011, j’ai ainsi pu quitter la Tunisie en toute légalité, de l’aéroport Tunis-Carthage vers Orly. J’ai pris un vol régulier de Tunisair, avec une valise et les 5000 dinars autorisés par la Banque centrale avec l’intention de retourner un mois plus tard. Là aussi, les désinformateurs ont parlé de 43 milliards que j’aurais sortis en même temps, comme si les douanes permettaient de voyager d’un pays à un autre avec des valises pleines d’argent ! Que des adolescents puissent écrire n’importe quoi sur internet, cela se comprend. Mais que certains sites reprennent ce genre de mensonge et de fausses accusations, c’est vraiment regrettable. 

TS– Et le mandat d’Interpol ? S’il n’y a rien à vous reprocher, pourquoi y a-t-il eu ce mandat contre vous ? 

Saïda Agrebi– On l’appelle plus exactement un mandat d’amener international et il est émis par le pays demandeur. Interpol agit selon la demande du pays en question sans porter de jugement sur le contenu du dossier. Je fais cette précision parce qu’à l’époque, certains sites sensationnalistes ont titré « Interpol demande l’arrestation et l’extradition de Saïda Agrebi » ! On en a beaucoup parlé lorsqu’on m’a vu en photo avec le Premier ministre Turc, M.Erdogan. Il est vrai que les autorités tunisiennes ont tout fait pour obtenir mon extradition, mais la Turquie est un Etat de droit. En janvier 2013, j’ai pu regagner la France sans aucun problème, après avoir obtenu un award de félicitation des autorités turques. La France aussi a refusé de m’extrader après examen de mon affaire par la Justice française. En trois audiences, qui ont duré quatre mois, le tribunal a examiné tout le dossier établi par un juge d’instruction tunisien et il a conclu qu’il n’existait aucun élément probant m’inculpant, qui pourrait éventuellement justifier mon extradition. Avant ce verdict, mon avocat maître Xavier Nogueras s’est déplacé à Tunis pour rencontrer le juge d’instruction en compagnie de mon avocate en Tunisie et du bâtonnier du barreau de Tunis, pour obtenir une copie de mon affaire. Contrairement à la procédure, mon avocat n’a rien obtenu. Comme on m’a accusé de détournement de fonds et même de vol de véhicules de l’ATM, mon avocat, accompagné d’un huissier local, a constaté après examen des documents comptables et d’autres investigations que tout ce dont on m’a accusé était totalement faux. Il l’a étayé lors de sa conférence de presse à Tunis, affirmant que ce procès était purement politique, et, de retour à Paris, il a transmis toutes les preuves matérielles de mon innocence à la Justice française, qui a décidé ma non-extradition le 4 juillet 2012, me réhabilitant ainsi dans tous mes droits.  

TS– Puisque, selon votre avocat, ce procès est purement politique, je voudrai que nous en parlions précisément. Votre nom est incontestablement lié à l’ancien régime. Vous étiez membre du comité central du RCD et député à l’Assemblée nationale pour trois mandats consécutifs. Vous ne pouvez donc pas nier le fait que vous étiez au service de la dictature. Le regrettez-vous ? 

Saïda Agrebi– Je comprends votre question compte tenu de votre âge. Ne reprochez pas à une femme de ma génération d’avoir été plus nationaliste que démocrate. Ma génération a été éduquée et politisée par le père de la nation, Habib Bourguiba, qui était mon idole et l’exemple même du modernisme et du réformisme. C’est grâce à lui que j’ai été la première femme tunisienne à faire des études postuniversitaires dans les meilleures universités américaines. C’était en 1968, une décennie après la promulgation du Code du statut personnel. C’est pour vous dire mademoiselle que je ne regrette pas du tout d’avoir été militante de l’UGET, de l’UNFT avec Radhia Haddad et du PSD, alors que j’étais jeune étudiante à l’Université de Tunis. Je ne regrette pas du tout d’avoir été l’une des pionnières du planning familial, après mon retour des Etats-Unis. Je ne regrette pas du tout d’avoir activement contribué à l’alphabétisation fonctionnelle des femmes. Je ne regrette pas d’avoir initié le concept des « caravanes de solidarité multidisciplinaire » pour rapprocher les services des zones rurales les plus reculées, un concept qui était déjà le sujet de ma thèse en matière de communication sociale à l’Université de Berkeley, et que j’ai pu mettre en pratique notamment dans les réserves indiennes de l’Arizona en 1973, en Jamaïque et à Porto Rico en 1975. Je ne regrette pas du tout d’avoir participé au rayonnement de la Tunisie et à la promotion de la femme au sein des instances internationales, y compris dans les Sommets mondiaux des femmes institués par les Nations Unies de 1975 à 1985…Tout cela, c’était avant 1987. Je tiens à le préciser parce que certains ont occulté cette tranche de mon histoire pour faire croire à l’opinion publique que je suis une création ex nihilo du régime mauve, comme ils disent. Si vous appelez tout cela être au service de la dictature, je l’assume entièrement. 

TS– Vous avez bien compris madame Agrebi que je faisais allusion à la dictature de Ben Ali et non pas au régime de Bourguiba après l’indépendance. Alors, le regrettez-vous d’avoir été au service de la dictature de Ben Ali ? 

Saïda Agrebi– Le régime du président Ben Ali s’est inscrit dans la continuité du combattant suprême. Sur tous les plans, les acquis du bourguibisme ont été sauvegardés et consolidés sous la présidence de Ben Ali. Lorsque je vois l’état de mon pays aujourd’hui, je ne regrette absolument pas d’avoir appartenu à ce régime qui a renforcé le développement économique, la stabilité du pays, l’avancement des droits du genre, l’éducation et la culture numérique. La Tunisie de l’ère  Ben Ali  a connu des ministres hautement compétents, des militants dévoués à leur patrie et des technocrates qui ont réussi à faire avancer le pays vers le développement humain durable.  Non, je ne regrette pas d’avoir appartenu à ce régime, comme vous dites, même si mon rôle a été beaucoup plus social que politique ou idéologique, malgré le pouvoir « immense » qu’on m’a prêté par la suite pour m’accabler. Je ne nie pas le fait que j’avais non guère du pouvoir mais plutôt de l’influence, dont j’ai peut-être pu en abuser selon certains. Je suis un être humain et la nature humaine est ainsi faite. Mais mon influence, je ne l’ai jamais employée pour brimer, offenser ou détruire mais pour construire, servir et secourir les opprimés et les laissés pour compte, les femmes rurales, les mères dans le besoin, les familles défavorisées, les handicapés…Oui, en tant que femme, je me suis battue pour me faire accepter dans un milieu majoritairement masculin. J’ai harcelé des responsables au sein de mon parti, ainsi que des gouverneurs pour faire embaucher de jeunes femmes diplômées ou permettre à d’autres d’accéder à des formation professionnelle, comme par exemple la formation des aides familiales pour soutenir les mères au travail ; j’ai bataillé et je me suis fait des ennemis pour arracher des micro-crédits à celles qui en avaient besoin, pour implanter des petits projets en zone rurale, de tapisserie, de couture, d’agriculture, de petits commerce… Si un jour la télévision tunisienne organise un débat et autorise les téléspectateurs d’intervenir, des centaines et des milliers témoigneront de ce que j’ai fait pour eux. Sans parler des œuvres caritatives et solidaires, comme les aides au mariage pour les couples nécessiteux, les circoncisions des enfants démunis, les opérations « 1000 couffins de Ramadan », « 1000 jouets de l’Aïd pour les enfants », « 1000 cartables de la rentrée scolaire », le soutien scolaire pour les écoliers et les lycéens, les moutons de l’Aïd pour les familles dans le besoin…Bref, tout ce que font maintenant certaines mouvances à des fins électoralistes et non pas altruistes.      
TS– Ce pouvoir, vous le teniez de votre relation bien solide avec Leila Ben Ali et son époux ! 

Saïda Agrebi– Ce n’est pas faux. Le président Ben Ali a toujours encouragé la démocratie participative au niveau de la société civile ; même les ONG opposantes au pouvoir recevaient des subventions et si mon ONG a pu réaliser ses objectifs au profit des familles dans le besoin, c’est parce que l’environnement sociopolitique le favorisait. Je vais vous dire une chose, beaucoup ignorent que mes relations avec le palais de Carthage n’ont pas commencé avec le président Ben Ali et son épouse, mais avec le président Bourguiba et son épouse  que Dieu ait leurs âmes, dans les années 80. Madame Wassila Bourguiba, qui était alors la première Dame de Tunisie, n’a pas sollicité mes services en raison de mes dons maraboutiques mais en raison de mes compétences académiques et linguistiques acquises dans les meilleures universités américaines, et aussi pour mon expérience en matière de communication et d’organisation d’événements de portée internationale. Madame Bourguiba m’a repérée lors d’une grande action de solidarité vis-à-vis des enfants palestiniens survivants de Sabra et Chatila, réfugiés dans notre pays, action que j’ai organisée au Hilton de Tunis, en 1982. Elle m’a proposé de m’occuper de son courrier avec l’étranger, alors que j’étais à l’époque fonctionnaire internationale à la Ligue des Etats Arabes. J’ai accepté avec plaisir et je suis restée à son service jusqu’à la montée en puissance de Saïda Sassi, que Dieu lui pardonne, qui a tout fait pour m’éloigner et qui est même à l’origine de mon arrestation en novembre 1985. C’est grâce à celui qui était alors ministre de l’Intérieur, Monsieur Zine el-Abidine Ben Ali, que j’ai été libérée pour rejoindre mon poste à Bagdad au sein de l’Organisation Arabe du Travail. C’est de cet événement que date ma reconnaissance et ma haute considération pour le président Ben Ali. Quant à Madame Leila Ben Ali, je l’ai connu en tant que première Dame de Tunisie, en 1995, lors de l’inauguration du siège de l’ATM. Et depuis, j’étais bien évidemment impliquée dans ses actions sociales et ses activités internationales, compte tenu de ma propre vocation et de mon champ d’intervention aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’échelle mondiale. Ses activités en tant que première Dame de Tunisie et mes activités en tant que présidente d’ONG devaient nécessairement se croiser et se conjuguer. Tout le reste, tout ce qui a été dit dans internet sur mes relations avec madame Ben Ali n’était que mensonge, falsification, diffamation, jalousie maladive et volonté de nuire. 

TS– Ce n’est pas sur facebook mais dans Jeune Afrique que j’ai lu que vous avez « su profiter du système tout en terrorisant votre entourage », que vous étiez capable  « par un mot, de ruiner une carrière », que vous étiez « la bouffonne » du couple présidentiel, que les charges retenues contre vous sont « des dépenses injustifiées, des falsifications de bilan et non restitution de véhicules » ? 

Saïda Agrebi– Tout ce qui est excessif est insignifiant, vous connaissez le proverbe. L’article que vous citez transpire la haine et la méchanceté gratuite. J’en ai été affectée et très surprise d’autant plus que Béchir Ben Yahmed et son épouse me connaissaient personnellement et que Jeune Afrique a écrit une page entière a l’occasion de mon élection au Sommet des Chefs d’Etats de l’Union Africaine tenu au Mozambique en 2003 en tant que première tunisienne commissaire à la Commission de l’Union Africaine avec trois portefeuilles(ressources humaines, sciences et technologie), que j’ai décliné malgré l’important salaire et les avantages alléchants, préférant travailler dans mon pays . Des proches ont voulu me persuader d’attaquer la journaliste et la revue Jeune Afrique pour diffamation et atteinte à l’honneur, mais je me suis abstenue, préférant écrire directement à la journaliste en question qui n’a fait que colporter subjectivement et méchamment des ragots diffamatoires repris sur des sites qui ne cherchent pas la vérité mais le sensationnel. Pour ce qui est des charges retenues contre moi, la Justice française s’est librement prononcée. Pour le reste, mieux vaut traiter cela par le mépris. Je ne suis ni une sainte, ni un diable. Dans tout ce que j’ai fait en 50 ans de patriotisme, de militantisme et de vie publique, j’ai sans doute commis quelques erreurs, subi quelques tentations. De là à faire de moi une bouffonne et un monstre, c’est vraiment une attitude d’une bassesse inqualifiable. 

TS– Dans toutes vos réponses, vous n’avez rien à vous reprocher. Puisque vous en êtes persuadée et que vous avez été innocentée par la Justice française, pourquoi ne revenez-vous pas en Tunisie ? 

Saïda Agrebi– Lorsqu’il y aura un Etat de droit et une véritable justice indépendante, je reviendrai inshallah dans mon pays. A mon âge, et même si je suis innocente, je ne prendrai aucun risque de me livrer à une justice qui maintient arbitrairement en prison des ministres et des centaines d’anciens hauts responsables sans procès, par vengeance et cruauté. J’attends une vraie réconciliation nationale pour revenir en Tunisie. Le 27 mars 2012, mon frère chirurgien qui m’abrite sous son toit depuis mon arrivée, a écrit à M.Samir Dilou que « Saïda Agrebi est prête de rentrer en Tunisie pour éventuellement comparaitre devant la Justice tunisienne ». Dans le même sens, il avait aussi  écrit au président de la République, au premier ministre et aux ministres de l’Intérieur et de la Justice, le 19 décembre 2011. Toutes ces lettres sont restées sans réponse, se contentant d’informer par le biais de l’ambassade de Tunisie en France que la justice était indépendante ! 

TS– Vous avez dit au début de cette rencontre que vous n’êtes pas heureuse. Voulez-vous nous dire pourquoi ? 

Saïda Agrebi– J’ai déjà répondu qu’à moins de faire preuve d’indifférence et d’antipatriotisme, aucun tunisien ne peut être heureux hors de son pays en assistant avec douleur et tristesse au naufrage politique, social, économique et culturel de la Tunisie. Tout en étant malheureuse, j’éprouve une certaine sérénité et même fierté d’avoir servi un Etat national dont le projet depuis l’indépendance est aux antipodes de celui qui est mis en œuvre aujourd’hui. Mon seul regret c’est que nous n’avons  peut être pas été suffisamment à l’écoute d’une jeunesse qui n’avait plus les mêmes aspirations que les nôtres, et de n’avoir pas été assez loin dans l’ouverture démocratique. En tant que députée et destourienne, j’assume ma part de responsabilité dans ce manquement à la réalisation de ces deux objectifs dont nous n’avons pas mesuré l’importance. Mais notre pays, notre société ne méritaient pas une telle régression. Je suis triste aussi, sur le plan personnel, de me trouver à mon âge exilée contre ma volonté et privée de ma patrie malgré moi. Les âmes cruelles diront que c’est un juste châtiment. Je les pardonne, comme à toutes celles et tous ceux qui m’ont trahi, calomnié ou accablé, et je vis cet exil patiemment comme une épreuve de Dieu que je surmonterai par sa grâce et ma confiance en lui. 

TS– Avez-vous à la fin quelque chose que vous aimeriez ajouter ? 

Saïda Agrebi– Oui, je voudrai souhaiter bonne fête de l’Aïd à mes compatriotes et à tous les musulmans. J’espère que par le dialogue et la réconciliation nationale, la Tunisie retrouvera la sécurité, la croissance et la paix civile. Je souhaite aussi remercier tous ceux qui ont cru en mon innocence et m’ont soutenu moralement et matériellement tout au long de cette dure épreuve. Je veux répéter que si la Justice tunisienne fait preuve d’indépendance et si elle a quelque chose à me reprocher sur la gestion de l’OTM ou sur quoique ce soit au sujet de mes biens, je suis prête à rentrer en Tunisie. Quant au procès politique, ce n’est pas aux tribunaux de le faire mais à l’Histoire. Cela vaut pour moi et pour tous ceux qui sont actuellement en prison ou privés de leurs passeports. 

Interview réalisée par Lilia Ben Rejeb.   
  
  
Biographie sommaire 

Originaire de Gabès, Saïda Agrebi est née à Tunis en 1945. Bachelière en 1964 à l’âge de 19 ans, elle a fait ses études supérieures à l’université de Tunis d’où elle a obtenu une licence en lettres anglaises. Elle a été la première femme tunisienne à continuer ses études universitaires aux Etats-Unis d’Amériques, à l’Université du Maryland et de l’Université de Berkeley en Californie où elle obtient un Master en santé publique grâce à une bourse de l’État américain1. Elle s’est spécialisée en sciences de la communication sociale et de la planification familiale. Sa thèse soutenue à l’Université de Berkeley est intitulée « Les caravanes multidisciplinaires, une approche au service du développement intégré ». Elle a passée 7 ans aux USA où elle a donné plusieurs conférences sur l’émancipation de la femme tunisienne. Elle est ainsi éducatrice en santé publique dans les réserves indiennes de l’Arizona et du Nevada au milieu des années 1970, mais aussi enseignante en santé reproductive à Porté Rico, Santa Barbara et en Jamaïque. 
En 1987, elle est nommée directrice de communication à l’Office tunisien de la famille et de la population, puis DGA, poste qu’elle occupe jusqu’en 1995. En tant qu’experte dans divers domaines, notamment la santé reproductrice et publique, les droits des femmes, la société civile, l’émigration et le développement durable, Saïda Agrebi a publié divers articles sur la femme au travail, la femme arabe, les femmes rurales et le planning familial, en anglais, en français et en arabe. En 1999, elle devient députée et membre du comité central du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). Vice-présidente de l’African Women’s Development and Communication Network et de l’Organisation internationale de la famille, membre de Femmes Afrique Solidarité, elle fonde en 1992 l’Organisation tunisienne des mères (OTM), dont elle se retire en janvier 2011. 


Entretien exclusif avec Saïda Agrebi : « Non, je ne regrette pas d’appartenir au régime Ben Ali »


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A propos soufiene bouzid

لا يهمّ السبب الذي نبكي من أجله ، فقد كانت قلوبنا تمتلئ بالأحزان لدرجة أنّ أيّ شيء يكفي ليكون سبباً ... عبد الرحمن منيف/ شرق المتوسط
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